Quand les papes étaient orthodoxes:
deux lettres papales que Jean-Paul II semble avoir oubliées

 



Higoumène André (Wade)


 


D'ici quelques semaines, le pape Jean-Paul II effectuera une visite en Roumanie. Ce sera la première fois qu'il se rend dans un pays à grande majorité orthodoxe. L'Eglise orthodoxe roumaine, il est vrai, s'est montrée extrêmement réticente face à cette proposition de la part du Vatican. Le pape a voulu forcer la main à Sa Béatitude, le Patriarche Théoctiste, en lui envoyant une requête autographe, et le Patriarche a répondu sagement que le pape pourrait venir, comme l'invité de l'Eglise orthodoxe, et à condition que les conflits scandaleux causés par les uniates en Transylvanie soient préalablement terminés. Cette dernière condition a été remplie à moitié, car après l'accord de Blaj (où les uniates ont reconnu que la grande majorité des ex-uniates étaient aujourd'hui revenus à l'orthodoxie d'où ils avaient été arrachés et qu'ils souhaitaient y rester, et ont promis d'abandonner les conflits portés devant les tribunaux civils) ils ont jésuitement déclaré que les procès en cours seraient menés à bout. Quoiqu'il en soit, le pape sera l'invité de l'Eglise orthodoxe roumaine et sera, tout naturellement, reçu avec l'amour et l'hospitalité si caractéristiques des peuples orthodoxes, qui reçoivent l'invité comme le Christ lui-même, sans distinction de personnes, de races ou de religion.
 

L'accueil chaleureux qui sera réservé au pape ne doit pas, pour autant, donner l'impression que les sourires de bienvenue impliquent que le pape a cessé d'être l'hérésiarque dont les prétentions dominatrices sont la cause principale de la division des chrétiens.
 

A cette occasion, il semble utile de rappeler aux Orthodoxes que les papes n'étaient pas toujours les hérétiques impérialistes qu'ils sont malheureusement devenus de nos jours. Il fut un temps quand les papes étaient orthodoxes, défendant, avec une franchise et une force de langage que peu de théologiens orthodoxes s'autorisent de nos jours, les dogmes qu'aujourd'hui ils nient. Parmi la vaste littérature qui démontre cette orthodoxie romaine hélas perdue, nous proposons d'examiner deux lettres par d'admirables paladins de l'Orthodoxie - les papes Grégoire le Grand et Jean VIII.
 

Quand l'empereur byzantin attribua le titre de Patriarche Ocuménique à Jean le Jeûneur, Grégoire le Grand (c. 540 - 602) a commencé une véritable campagne épistolaire pour montrer l'hérésie ecclésiologique contenue dans ce titre, au moins dans sa version latine de Patriarca Universalis. Les lettres que nous possédons sont adressées au Patriarche Jean le Jeûneur, à l'Empereur, au Patriarche Cyriaque, le successeur de Jean, et aux Patriarches d'Antioche et d'Alexandrie. Nous avons choisi sa lettre à Euloge d'Alexandrie et à Anastase d'Antioche. Du moment où des auteurs ultramontains ont cité quelques phrases isolées de cette lettre pour soutenir leurs doctrines, tout en omettant le noyau qui les détruit, nous donnerons le texte in extenso avant d'ajouter quelques commentaires. Il s'agit de la lettre 43 du livre V des Lettres de saint Grégoire dans l'édition bénédictine. Nous avons numéroté les paragraphes pour faciliter les repères.
 
 

Lettre de Saint Grégoire le Grand
 

1. « Grégoire à Euloge, évêque d'Alexandrie, et à Anastase, évêque d'Antioche.
 

2. «  Lorsque le Prédicateur par excellence disait : « Tout le temps que je serai l'Apôtre des nations, j'honorerai mon ministère [Rom 11 : 13] » ; lorsqu'il disait ailleurs : « nous sommes devenus comme des enfants au milieu de vous [I Thess 2 : 7] » ; il nous donnait, à nous qui sommes venus après lui, l'exemple d'être en même temps humbles en esprit et fidèles à conserver en honneur la dignité de notre Ordre, de manière que notre humilité ne soit pas de la timidité, que notre élévation ne soit pas de l'orgueil.

3. « Il y a huit ans, lorsque vivait encore notre prédécesseur Pélage, de sainte mémoire, notre confrère et coévêque Jean, prenant occasion d'une autre affaire, assembla un synode dans la ville de Constantinople, et s'efforça de prendre le titre d'universel ; dès que mon prédécesseur en eut connaissance, il envoya des lettres par lesquelles, en vertu de l'autorité de l'apôtre saint Pierre, il cassa les actes de ce synode.

4. « J'ai eu soin d'adresser à Votre Sainteté des copies de ces lettres. Quant au diacre qui, selon l'usage, est attaché à la suite des très pieux Empereurs pour les affaires ecclésiastiques, Pélage lui défendit de communiquer, à la messe, avec notre susdit coévêque. Suivant les traces de mon prédécesseur, j'ai écrit à notre coévêque des lettres dont j'ai cru devoir envoyer des copies à Votre Béatitude. Notre principale intention était, dans une affaire qui, à cause de son orgueil, trouble l'Eglise jusqu'en ses entrailles, de rappeler l'esprit de notre frère à la modestie, afin que, s'il ne voulait rien céder à la rigueur de son orgueil, nous pussions plus facilement, avec le secours de Dieu tout-puissant, traiter des moyens de le réprimer.

5. « Comme Votre Sainteté, que je vénère d'une manière particulière, le sait, ce titre d'Universel a été offert par le saint concile de Chalcédoine à l'évêque du siège apostolique dont je suis le serviteur, par la grâce de Dieu. Mais aucun de mes prédécesseurs n'a voulu se servir de ce mot profane ; parce que, en effet, si un patriarche est appelé Universel, on ôte aux autres le titre de patriarche. Loin, bien loin de toute âme chrétienne la volonté d'usurper quoi que se soit qui puisse, tant soit peu, diminuer l'honneur des ses frères ! Lorsque nous, nous refusons un honneur qui nous a été offert, réfléchissez combien il est ignominieux de le voir usurper violemment par un autre.

6. « C'est pourquoi, que Votre Sainteté ne donne à personne, dans ses lettres, le titre d'Universel, afin de ne pas se priver de ce qui lui est dû, en offrant à un autre un honneur qu'elle ne lui doit pas. En cela ne concevez aucune crainte des Sérénissimes Seigneurs ; car l'empereur craint le Dieu Tout-Puissant, et il ne consent point à ce qu'on viole les commandements évangéliques et les très saints canons. Pour moi, quoique je sois séparé de vous par de longs espaces de terre et de mer, je vous suis cependant étroitement lié de cour. J'ai confiance que tels sont aussi les sentiments de Votre Béatitude à mon égard ; dès que vous m'aimez comme je vous aime, l'espace ne nous sépare plus. Grâces donc à ce grain de sénevé, à cette graine qui en apparence était petite et méprisable et qui, en étendant de toutes parts ses rameaux sortant de la même racine, a formé un asile à tous les oiseaux du ciel ! Grâces aussi à ce levain qui, composé avec trois mesures de farine, a formé en unité la masse du genre humain tout entier ; grâces encore à cette petite pierre qui, détachée sans efforts de la montagne, a occupé toute la surface de la terre ; qui s'est étendue au point de faire, du genre humain amené à l'unité, le corps de l'Eglise universelle ; qui a fait même que la distinction des différentes parties servît à resserrer les liens de l'unité !

7. « Il suit de là que nous ne sommes pas éloignés de vous, puisque nous sommes un en Celui qui est partout. Rendons-lui donc grâces d'avoir détruit les inimitiés au point que, dans son humanité, il n'y eût plus dans tout l'univers qu'un seul troupeau et une seule bergerie sous un seul pasteur qui est lui-même. Souvenons-nous toujours de ces avertissements du Prédicateur de la vérité : Soyez vigilants à conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix [Eph 4 : 3] ; Cherchez à avoir avec tout le monde la paix et la bonne harmonie, sans laquelle personne ne verra Dieu [Héb 12 : 14]. Le même disait à ses disciples : Si cela est possible, autant qu'il est en vous, ayez la paix avec tout le monde [Rom 12 : 18]. Il savait que les bons ne pouvaient avoir la paix avec les méchants ; c'est pourquoi il dit d'abord, comme vous le savez : Si cela est possible.

8. « Mais parce que la paix ne peut exister entre deux partis opposés, dès que les mauvais la fuient, les bons doivent y tenir du fond de leurs entrailles. Aussi saint Paul dit-il admirablement : Autant qu'il est en vous ; pour nous faire comprendre qu'elle doit se maintenir en nous, même lorsque les hommes pervers la repoussent de leur cour. Nous conservons véritablement la paix lorsque nous poursuivons les fautes des orgueilleux sous l'impulsion de la charité et de la justice ; lorsque nous aimons leurs personnes et que nous haïssons leurs vices, car l'homme est l'ouvre de Dieu, mais le vice est l'ouvre de l'homme. Distinguons, par conséquent, ce que Dieu a fait et ce que fait l'homme ; ne haïssons pas l'homme à cause de son erreur, et n'aimons pas l'erreur à cause de l'homme.

9. « Poursuivons donc, dans l'homme, le mal de son orgueil, en lui restant uni en esprit, afin que cet homme soit délivré de son ennemi, c'est-à-dire de son erreur. Notre Rédempteur Tout-Puissant donnera des forces à notre charité et à notre justice ; il nous donnera l'unité de son esprit, à nous qui sommes séparés de vous par une grande étendue de terre, car c'est Lui qui a construit son Eglise comme une arche, en lui donnant pour ses quatre côtés les quatre parties du monde ; il l'a faite d'un bois incorruptible ; il l'a enduite du bitume de la charité, de manière qu'elle n'ait rien à craindre ni du côté des vents, ni du côté des flots. Nous devons le prier de tout notre cour, très chers frères, afin que, sous le gouvernement de la grâce, l'eau du dehors ne la trouble pas, et que la droite de la Providence tienne en bon état le fond du vaisseau ; car le Diable, notre ennemi, en sévissant contre les humbles et en tournant autour d'eux, comme un lion rugissant qui cherche à les dévorer, ne se contente pas, comme nous le voyons, de tourner autour, mais il a planté si profondément ses dents dans certains membres nécessaires de l'Eglise que, sans aucun doute (ce qu'à Dieu ne plaise !) le troupeau sera bientôt ravagé si les autres pasteurs ne s'entendent entre eux pour le secourir, sous les auspices du Seigneur. Songez, très chers frères, à ce que fera bientôt celui qui, de prime abord, a soulevé de si détestables projets contre le sacerdoce. Il est près de nous celui dont il a été écrit : Celui-là est roi sur tous les enfants d'orgueil. Je ne puis le dire sans être accablé de douleur, notre frère et coévêque Jean cherche à s'élever jusqu'à ce titre, en méprisant les commandements du Seigneur, les préceptes apostoliques et les règlements des Pères.

10. « Que le Dieu tout-puissant fasse connaître à Votre Béatitude combien je gémis profondément en pensant que celui qui me semblait autrefois le plus modeste des hommes, celui que j'aimais le mieux, qui ne semblait occupé que d'aumônes, de prières, de jeûnes, a tiré sa jactance de cette cendre sur laquelle il était assis, de cette humilité dont il se faisait gloire, au point de chercher à tout s'attribuer, et par l'orgueil d'un titre pompeux, à subjuguer tous ceux qui sont attachés au chef unique qui est le Christ, c'est-à-dire les membres de ce même Christ. Il n'est pas étonnant que le Tentateur, qui sait que l'orgueil est le commencement de tout péché, qui s'en est servi tout d'abord contre le premier homme, cherche, par ce vice, à détruire les vertus de certaines personnes, qu'il tende un piège et qu'il mette un obstacle à toute bonne ouvre, dans les vertus mêmes de ceux qui sembleraient avoir échappé à ses mains cruelles.

11. « C'est pourquoi il faut prier beaucoup ; nous devons adresser au Dieu tout-puissant de continuelles prières pour qu'il détourne l'erreur de l'esprit de notre frère, qu'il écarte de l'unité et de l'humilité de son Eglise ce mal d'orgueil et de trouble. Avec la grâce de Dieu, il faut recourir à toutes ses forces pour empêcher que, par le poison contenu dans un seul titre, les membres qui vivent dans le corps du Christ ne soient frappés de mort ; car permettre ce titre, c'est détruire la dignité de tous les patriarches ; et s'il arrive que celui qui se dit universel tombe dans l'erreur, il n'y a plus aucun évêque qui soit resté ferme dans la vérité.

12. « Il faut donc que vous conserviez dans leur intégrité les Eglises, telles que vous les avez reçues, et que cette tentation d'usurpation diabolique ne trouve chez vous aucun appui. Tenez bon, et soyez tranquilles ; ne donnez et ne recevez jamais d'écrits qui porteraient ce faux titre d'universel ; empêchez tous les évêques qui vous sont soumis de se souiller en adhérant à cet orgueil, et que toute l'Eglise sache que vous êtes patriarches non seulement par vos bonnes ouvres, mais encore par une autorité véritable. S'il nous en arrive quelque malheur, nous le supporterons ensemble ; et notre devoir sera de montrer, même par notre mort, que nous n'avons rien qui nous soit cher dès qu'il en résulte du dommage pour l'universalité. Disons avec Paul : « Le Christ est ma vie, et mourir m'est un gain » [Phil 1 : 21]. Ecoutons ce que le premier de tous les pasteurs a dit : « Si vous souffrez quelque chose pour la justice, vous serez heureux » [Mt 5 : 10].

13. « Croyez bien que la dignité que j'ai reçue pour prêcher la vérité, nous l'abandonnerons tranquillement pour cette même vérité, si cela est nécessaire. Priez pour moi, comme il convient à Votre Très Chère Béatitude, afin que mes ouvres soient en rapport avec les paroles que j'ai osé vous adresser. »
 
 

Commentaire sur la lettre de Saint Grégoire
 

Cette longue lettre est riche en enseignements ecclésiologiques. Naturellement, les défenseurs de la papauté se limitent à citer le n° 3. Ils y appliquent une fausse interprétation, sans donner le contexte historique et en faisant dire à Saint Grégoire non seulement ce qu'il ne dit pas, mais ce qu'il nie de façon si péremptoire en maints autres lieux. « L'autorité de l'apôtre saint Pierre » n'entraîne pas une juridiction universelle, selon l'enseignement - orthodoxe - de Saint Grégoire. Preuve en est cet extrait de sa lettre (livre I, lettre 25 dans l'édition bénédictine) à Jean le Jeûneur :
 

« Pierre, le premier des apôtres, et membre de l'Eglise sainte et universelle ; Paul, André, Jean, ne sont-ils pas les chefs de certains peuples ? et cependant tous sont membres sous un seul chef. Pour tout dire en un mot, les saints avant la loi, les saints sous la loi, les saints sous la grâce, ne forment-ils pas tous le corps du Seigneur ? Ne sont-ils pas membres de l'Eglise ? Et il n'en est aucun parmi eux qui ait voulu être appelé universel. Que Votre Sainteté reconnaisse donc combien elle s'enfle en elle-même lorsqu'elle revendique un titre qu'aucun n'a eu la présomption de s'attribuer. »
 
Ce synode de Constantinople avait été convoqué pour juger un prêtre pour une question de discipline. Le prêtre inculpé avait eu recours à Rome, se basant sur le Canon 3 du concile de Sardique (343 ou 344) :
  « L'évêque Hosius [de Cordoue] dit : (.) Mais si par hasard une sentence est rendue contre un évêque dans une autre affaire et il suppose que son cas n'est pas mauvais mais bon, pour que cette question puisse être rouverte, s'il semble bon à votre charité, honorons la mémoire de Pierre l'Apôtre, et que ceux qui rendent le jugement écrivent à Jules, l'évêque de Rome, pour que, si nécessaire, le cas puisse être entendu de nouveau par des évêques des provinces voisinantes et qu'il nomme des arbitres. (.) »
 

La version latine ajoute à la fin de ce canon :
 

« Est-ce que ceci plaît à tous ? Le synode répondit, Il nous plaît »
 

Au sujet de ce canon, Tillemont observe que la formulation est très forte, pour montrer que ceci était un droit que le Pape ne possédait pas auparavant. Pierre de Marca, en De Concordantia Sacerdotii et Imperii, Lib. VII, Cap. iij., § 8, dit qu'ici Hosius proposait aux Pères d'honorer la mémoire de Saint Pierre pour les mener plus facilement à consentir à ce nouveau privilège car, comme de Marca l'a prouvé, le droit accordé ici à l'évêque de Rome était clairement inconnu auparavant. Edmond Richer, de la Sorbonne, indique que la fait que la pape est nommé démontre clairement que la provision d'un appel à Rome dans ces canons n'était qu'une mesure temporaire.

Quoiqu'il en soit, l'évêque de Rome, Pélage, était considéré comme juge en dernier ressort dans cette affaire, car le Concile de Chalcédoine (451) lui avait accordé la primauté par son canon n° 28 :
 

« . Car le Pères justement accordèrent des privilèges au trône de l'ancienne Rome, parce qu'elle était la cité impériale. Et les Cent Cinquante Evêques très pieux, motivés par les mêmes considérations, donnèrent des pareils privilèges (isa presbeia) au très saint trône de la Nouvelle Rome, jugeant justement que la cité qui est honorée avec l'Empire et le Sénat, et qui jouit de privilèges pareils à ceux de l'ancienne Rome impériale, devait être magnifiée comme elle l'est, et occuper le rang après elle ; .. »
 
Il est fort intéressant de noter que le Concile Ocuménique de Constantinople I (381) a donc accordé des privilèges à l'ancienne Rome qui, par conséquent, n'en jouissait pas auparavant. En outre, la raison pour ces privilèges accordés par droit ecclésiastique au IVème siècle, et par cela même manifestement non pas de droit divin, ni d'origine apostolique, est citée : cela n'avait aucun lien avec l'apôtre Saint Pierre, c'était tout simplement parce que Rome était la cité impériale. En d'autres mots, les Pères ont voulu que l'ordre ecclésiastique reflète l'ordre civil : ni plus, ni moins.

L'interprétation papiste d'une juridiction universelle 'en vertu de l'autorité de l'apôtre saint Pierre' est donc parfaitement fausse.
 

Au contraire, tout le message de la lettre de Grégoire est que personne dans l'Eglise n'a le droit de s'arroger le titre d'universel. La lecture des Actes du Concile de Chalcédoine (451) ne donne pas raison à Saint Grégoire qui, au n° 5, dit que 'le titre d'Universel a été offert par le saint concile de Chalcédoine' aux évêques de Rome. Une telle décision ne s'y trouve nulle part. Malgré son erreur, Grégoire considère que le titre d'Universel aurait été 'offert' aux papes en 451, ce qui prouve qu'ils ne l'avaient pas auparavant, et qu'aucun pape - orthodoxe - a jamais voulu 'se servir de ce mot profane'. Jean-Paul II semble n'avoir pas prêté attention à ceci , ni à ce qui suit : 'Si un patriarche est appelé Universel, on ôte aux autres le titre de patriarche.' Grégoire taxe la prétention à l'universalité d'usurpation. Pourtant, le Concile Vatican I (1870), considéré par Jean-Paul II comme ocuménique, dit :
 

« Nous enseignons donc et déclarons que la primauté de juridiction dans l'Eglise universelle de Dieu (primatum iurisdictionis in universam Dei Ecclesiam), selon le témoignage de l'Evangile, a été promise et conférée par le Seigneur Christ immédiatement et directement au bienheureux Apôtre Pierre. »
 
Qu'en aurait dit Grégoire ? Il aurait certainement apprécié à sa juste valeur le Canon qui suit dans les Actes du même concile :
  « Si donc quelqu'un dit que le bienheureux Apôtre Pierre n'était pas constitué le prince de tous les Apôtres par le Seigneur Christ et la tête visible de toute l'Eglise militante, ou qu'il avait reçu la primauté seulement d'honneur, mais non pas de véritable et authentique juridiction directement et immédiatement de notre même Seigneur Jésus Christ : qu'il soit anathème. »
 
Il est certain que le Concile Vatican I déclare ainsi anathème le Saint Pape Grégoire le Grand, Docteur de l'Eglise. Les ocuménistes modernes ne manqueront pas d'opiner que tout cela a changé avec le Concile Vatican II. Fût-ce vrai, ce serait une condamnation formidable de l'authenticité de la doctrine conciliaire romaine qui serait ainsi capable de se contredire de concile ocuménique en concile ocuménique. Mais Vatican II a réitéré la doctrine de Vatican I :
  « Cet enseignement sur l'institution, la permanence, la nature et le contenu de la primauté sacrée du Pontife Romain et son rôle infaillible d'enseignement est de nouveau proposé par ce saint synode pour être crû fermement par tous les fidèles, et, procédant sans déviation dans cette même entreprise, il se propose de proclamer publiquement et d'énoncer clairement la doctrine sur les évêques comme successeurs des apôtres, qui, avec le successeur de Pierre, le Vicaire du Christ et la tête visible de l'Eglise toute entière, dirigent la maison du Dieu vivant. » (Vat. II, Lumen gentium, § 18.)
 
N° 6 dit clairement que Grégoire ne refuse pas le titre d'universel à Jean le Jeûneur parce qu'il voudrait le réserver pour lui-même : 'Que Votre Sainteté ne donne à personne, dans ses lettres, le titre d'Universel, afin de ne pas se priver de ce qui lui est dû, en offrant à un autre un honneur qu'elle ne lui doit pas.'
 

N° 7 dit de manière explicite que le seul pasteur universel de l'Eglise est le Christ lui-même dans son humanité (in carne sua). Ceci ne laisse aucune place pour un 'vicaire du Christ sur la terre', car le Christ est ressuscité dans sa chair. Grégoire n'aurait pas souscrit à l'enseignement du concile de Florence (1439):

« Nous définissons (.) que le Pontife Romain lui-même est le successeur du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, et le véritable vicaire du Christ, la tête de toute l'Eglise et le père et docteur de tous les chrétiens (.) »
 

Dans sa lettre à Jean le Jeûneur, Grégoire écrit (lettre 25, livre 1, édition bénédictine) :
 

« Le Seigneur dit à ses disciples : '(.) Ne vous faites pas appeler Pères, car vous n'avez qu'un Père'. Que direz-vous donc, très-cher frère, au terrible jugement à venir, vous qui désirez non-seulement être appelé Père, mais Père universel du monde ? (.) Par suite de votre titre criminel et plein d'orgueil, l'Eglise est divisée, et les cours de tous les frères sont scandalisés. »
 

Ceci anéantit l'enseignement du concile de Florence, mais représente aussi la reproche de l'Orthodoxie à Jean-Paul II, d'autant plus tranchante qu'elle provient d'un saint Pape de Rome. En effet, la division qui sévit parmi les chrétiens roumains est causée par les 'titres criminels et pleins d'orgueil' du pape Jean-Paul II.
 

N° 10 réitère la doctrine orthodoxe selon laquelle aucun évêque ne doit 'chercher à tout s'attribuer, et par l'orgueil d'un titre pompeux, à subjuguer tous ceux qui sont attachés au chef unique qui est le Christ, c'est-à-dire les membres de ce même Christ.' N° 11 souligne la gravité d'une telle erreur, car 'par le poison contenu dans un seul titre les membres qui vivent dans le corps du Christ' peuvent être 'frappés de mort ; car permettre ce titre, c'est détruire la dignité de tous les patriarches ; et s'il arrive que celui qui se dit universel tombe dans l'erreur, il n'y a plus aucun évêque qui soit resté ferme dans la vérité.'

La véracité de ce que dit ici Saint Grégoire a malheureusement été démontré peu de temps après, quand le pape de Rome et le patriarche de Constantinople tombèrent dans l'hérésie monothélite, ce qui leur valut l'anathème d'un concile ocuménique (Constantinople III : 680-681) :
 

« Le saint concile dit : Ayant considéré, selon la promesse que nous fîmes à Votre Altesse, les lettres doctrinales de Serge, autrefois patriarche de cette cité royale et protégée par Dieu, à Cyr, alors évêque de Phasis et à Honorius, naguère Pape de l'Ancienne Rome, et aussi celles de ce dernier au même Serge, nous trouvons que ces documents sont tout à fait étrangers aux dogmes apostoliques, aux déclarations des saints Conciles, et à tous les Pères généralement acceptés, et qu'ils suivent les faux enseignements des hérétiques ; par conséquent, nous les rejetons entièrement, et les exécrons comme nuisibles à l'âme. Mais les noms des hommes dont nous exécrons les doctrines doivent aussi être éjectés de la sainte Eglise de Dieu, à savoir, celui de Serge, autrefois évêque de cette cité royale et protégée par Dieu (.). Et avec eux nous définissons que doit être expulsé de la sainte Eglise de Dieu et anathématisé Honorius, qui fut naguère Pape de l'Ancienne Rome, à cause de ce que nous avons trouvé écrit par lui à Serge, car il a entièrement suivi son point de vue et confirmé ses doctrines impies. »
 

«A Théodore de Pharan, l'hérétique, anathème ! A Serge, l'hérétique, anathème ! A Cyr, l'hérétique, anathème ! A Honorius, l'hérétique, anathème ! A Pyrrhus, l'hérétique, anathème!»
 

Ajoutons donc : A Grégoire, Pape de l'Ancienne Rome, l'Orthodoxe : mémoire éternelle ! A Jean-Paul, l'hérétique, anathème !
 

Si quelqu'un pense qu'il est exagéré de lancer l'anathème à Jean-Paul II à cause de ses prétentions universalistes suivant l'enseignement des conciles de Florence et de Vatican I, qu'il accepte comme ocuméniques, qu'il lise N° 12 de la lettre de Saint Grégoire : 'Notre devoir sera de montrer, même par notre mort, que nous n'avons rien qui nous soit cher dès qu'il en résulte du dommage pour l'universalité.'

Le N° 13 montre que Grégoire considérait qu'il était tout à fait possible de renoncer à la position de Pape si cela était nécessaire pour le bien de l'Eglise. Ne serait-ce pas à propos pour Jean-Paul II, dont les souffrances de la vieillesse et les séquelles de sa malheureuse maladie de Parkinson le rendent plus pitoyable qu'autre chose lors de ses apparitions publiques ? Grégoire ne voyait pas la position de Pape comme étant une charge divine à conserver jusqu'à la mort, coûte que coûte. Cette sacralisation indue n'est qu'une espèce de métastase de l'hérésie ecclésiologique de la papauté romaine. Ainsi la lecture des lettres de Saint Grégoire pourrait non seulement convertir l'âme de Jean-Paul II : elle pourrait également alléger ses souffrances corporelles.
 


* * *

 


Si le pape Grégoire le Grand a des messages ecclésiologiques de si grande importance à l'adresse de Jean-Paul II, un enseignement parfaitement orthodoxe sur la procession du Saint Esprit se trouve dans l'admirable lettre du pape orthodoxe de Rome Jean VIII (pape de 872 à 882) à Saint Photius le Grand de Constantinople (c. 820 - 886). Dans cette lettre, le pape condamne l'ajout du Filioque et la doctrine qu'il implique, sans ambages. On se souviendra que cet ajout signifie que le Saint Esprit procède du Père (Jn 15 : 26) et du Fils (Filioque).
 
 

Lettre du Pape Jean VIII à Saint Photius
 

« Pour vous rassurer touchant cet article qui a causé des scandales dans les Eglises : non seulement nous n'admettons pas le mot en question, mais ceux qui ont eu l'audace de l'admettre les premiers, nous les regardons comme les transgresseurs de la parole de Dieu, des corrupteurs de la doctrine de Jésus-Christ, des apôtres et des Pères qui nous ont donné le symbole. Nous les mettons à côté de Judas, puisqu'ils ont déchiré les membres du Christ. Mais vous avez une trop haute sagesse pour ne pas comprendre qu'il est très difficile d'amener tous nos évêques à penser ainsi, et de changer en peu de temps un usage qui s'est introduit depuis tant d'années. Nous croyons donc qu'il ne faut obliger personne à renoncer à l'addition faite au symbole, mais les engager peu à peu et avec douceur à renoncer à ce blasphème. Ceux qui nous accusent de l'accepter se trompent ; mais ceux qui affirment qu'il y a parmi nous beaucoup de gens qui l'acceptent, disent la vérité. C'est à vous de travailler avec nous pour ramener par la douceur ceux qui se sont écartés de la sainte doctrine. »
 
 
Commentaire
 

Dans l'encyclique de Jean-Paul II sur le Saint Esprit, il ne mentionne l'Eglise orthodoxe qu'une seule fois. Sur la même page il réaffirme l'hérésie romaine du Filioque. Par cela, il tombe sous le jugement de son prédécesseur Jean VIII, qui le qualifie comme 'transgresseur de la parole de Dieu, corrupteur de la doctrine de Jésus-Christ, des apôtres et des Pères qui nous ont donné le symbole'. Le pape Jean l'Orthodoxe le 'met à côté de Judas', puisqu'il a 'déchiré les membres du Christ'.

Il est important de comprendre que dans l'ajout du Filioque l'église romaine commet une double faute : celle de l'hérésie, et celle de la désobéissance au Canon d'un Concile Ocuménique. L'hérésie de la double procession du Saint Esprit est fort bien analysée par le destinataire de la lettre de Jean VIII, Saint Photius, dans sa Mystagogie du Saint Esprit. Dire que le Saint Esprit procède du Fils, qui lui-même est né du Père, introduit un élément temporel dans la divine Trinité. De cette façon, l'éternité du Saint Esprit est nié, et ainsi sa divinité, et donc la Trinité elle-même. Le Filioque confond les relations qui distinguent les trois Personnes divines, menant ainsi logiquement au modalisme, et donc de nouveau à la négation de la Trinité. C'est aussi une grossièreté philosophique, par laquelle la procession éternelle du Père est confondue avec la mission historique du Fils. Jean-Paul II ferait bien de méditer la lettre de Jean VIII et de la comparer avec la doctrine du concile du Latran IV (1215) :
 

« (.) Il est donc évident que, sans aucune diminution, le Fils en naissant reçoit la substance du Père, et ainsi le Père et le Fils ont la même substance : et de cette manière le Père et le Fils sont la même chose, ainsi que le Saint Esprit qui procède des deux (Spiritus Sanctus ab utroque procedens). »
 
La doctrine de l'église romaine a donc changé depuis Jean VIII. La doctrine que cet admirable pape détestait tant réapparaît avec force au concile de Florence (1439) dans le Decretum pro Graecis :
  « Nous définissons, pour que cette vérité de la foi soit crûe et acceptée par tous les chrétiens, et soit profitable pour tous, que le Saint Esprit est éternellement du Père et du Fils, et qu'il a son essence et son être subsistant du Père et du Fils en même temps, et qu'il procède éternellement comme d'un seul principe et d'un seul expiration des deux ; (.). »
 
Ce texte proclame sans rougir qu'il est licite et raisonnable d'ajouter l'expression Filioque au Symbole de foi :
  « Diffinimus insuper, explicationem verborum illorum 'Filioque' veritatis declarandae gratia, et imminente tunc necessitate, licite ac rationabiliter Symbole fuisse appositam. »
 
Malheureusement pour les 'pères' du concile de Florence, le VIIème Canon du Concile d'Ephèse (431, IIIème Ocuménique) déclare :
  « .le saint Synode a décrété qu'il est illégal pour tout homme de produire, ou d'écrire, ou de compose une Foi différente (eteran) comme rivale à celle établie par les saint Pères assemblés avec le Saint Esprit à Nicée.

« Mais ceux qui oseront composer une foi différente, ou de l'introduire ou la proposer aux personnes désireuses de se convertir à la reconnaissance de la vérité, soit du Paganisme ou du Judaïsme, ou de n'importe quelle hérésie, seront déposés, si ce sont des évêques ou des clercs ; les évêques de l'épiscopat et les clercs du clergé ; et si ce sont des laïcs, ils seront anathématisés. »
 

Par conséquent, nous devons considérer que Jean-Paul II est ipso facto déposé de l'épiscopat.

La lettre de Jean VIII donne la même conséquence de l'hérésie du Filioque que Grégoire le Grand avait citée pour l'hérésie d'un évêque universel : elle 'déchire les membres du Christ' ; 'par votre titre criminel et plein d'orgueil, l'Eglise est divisée'.
 
 

Conclusion
 

La lecture de ces deux lettres papales démontre avec une clarté exemplaire que jusqu'au IXème siècle les papes de Rome enseignaient la même Orthodoxie que celle de l'Eglise Orthodoxe de nos jours. Les autres textes que nous avons cités montrent que depuis le Moyen Age, l'église de l'Occident a changé sa foi de telle manière à se trouver en nette contradiction avec les papes orthodoxes que nous avons cités. Les deux lettres rétablissent la doctrine authentique au sujet de l'épiscopat dans l'Eglise et au sujet de la procession du Saint Esprit. Les deux papes cités considèrent que les hérésies aujourd'hui enseignés sur ces points par l'église catholique-romaine et très explicitement par Jean-Paul II sont la cause de la division des chrétiens. Les Conciles Ocuméniques ont décrété qu'une telle faute doit être frappée par la déposition. Grégoire dit dans sa lettre (§ 4) qu'il ne faut pas communier avec un tel hérétique.
 

Nous recommandons donc l'étude approfondie de ces deux textes à Jean-Paul II, pour qu'il se convertisse, et à nos chers frères de l'Eglise orthodoxe roumaine, pour qu'ils ne soient pas dupes des discours diplomates et mielleux qu'ils entendront bientôt.
 


Belfort, mars 1999


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